16/07/2026
En Bulgarie, le 24 mai est un jour férié officiel qui célèbre la Journée de l'alphabet bulgare, de l'éducation et de la culture (fête des saints Cyrille et Méthode).
Ce matin-là, les rues du centre de Sofia se remplissent d'enfants en costume traditionnel, de bouquets de pivoines et de roses, et d'un parfum d'encens venu des églises. Les commerces baissent le rideau, les bureaux ferment, et pourtant personne ne semble s'en plaindre. Bien au contraire : c'est l'un des seuls jours fériés bulgares où l'on voit des grands-parents pleurer d'émotion devant un défilé d'écoliers.
Bienvenue le 24 mai, la fête que beaucoup de Bulgares considèrent, la main sur le cœur, comme la plus belle de l'année. Si vous vivez à Sofia ou ailleurs en Bulgarie, comprendre ce jour férié — son histoire, ses codes et ses conséquences très concrètes sur votre quotidien d'expatrié — vous évitera bien des surprises. C'est justement l'objet de cet article.
Le 24 mai est un jour férié officiel inscrit dans le Code du travail bulgare (article 154). Il porte aujourd'hui un nom officiel assez long : « Journée des saints frères Cyrille et Méthode, de l'alphabet, de l'éducation et de la culture bulgares, et de l'écriture slave ». Dans la vie de tous les jours, les Bulgares l'appellent simplement « le 24 mai » ou parfois « la fête de l'alphabet ».
Concrètement, ce jour-là, la Bulgarie célèbre trois choses à la fois :
Ce n'est donc pas une simple fête religieuse ni un jour férié « administratif » comme il en existe dans beaucoup de pays. C'est une célébration de l'identité nationale bulgare elle-même, construite autour d'un objet à la fois très concret et très symbolique : la lettre écrite.
Tout commence au IXe siècle. Cyrille et Méthode, deux frères originaires de Thessalonique, sont envoyés en mission par l'empereur de l'Empire Romain d'Orient auprès des peuples slaves de Grande-Moravie. Leur objectif : leur apporter la liturgie chrétienne dans une langue qu'ils comprennent.
Pour cela, ils créent un tout premier alphabet slave, le glagolitique, et traduisent les textes sacrés.
Le glagolitique n'est pourtant pas l'alphabet que nous connaissons aujourd'hui. C'est un peu plus tard, à la cour du tsar bulgare Boris le Premier, puis sous son fils Siméon, que les disciples des deux frères — notamment saint Clément d'Okhrid et saint Naüm de Preslav — adaptent et simplifient cette écriture à l'école littéraire de Preslav.
Le nouvel alphabet est nommé « cyrillique » en hommage à saint Cyrille. C'est cette écriture, née sur le sol bulgare, qui deviendra plus tard celle du russe, du serbe, etc... La Bulgarie aime le rappeler : sans ce travail mené sur son territoire, l'héritage des deux frères n'aurait probablement pas survécu.
Pendant des siècles, seule l'Église Orthodoxe commémore conjointement les saints frères Cyrille († 869) et Méthode († 885) : le 11 mai selon le calendrier ecclésiastique, qui est le calendrier julien.
Tout change en 1851 : à l'initiative de l'enseignant et écrivain Nayden Gherov, une école de Plovdiv organise la toute première célébration civile consacrée aux deux saints.
L'idée séduit rapidement d'autres villes bulgares dans les années 1860, en pleine Renaissance nationale bulgare (le « Vazrajdané »), à une époque où l'éducation en langue bulgare devient un acte quasiment politique de résistance face à la domination ottomane.
Un épisode resté célèbre dans la mémoire collective : lors des célébrations du 11 mai 1867 à Kalofer, un jeune enseignant de 19 ans nommé Khristo Botev (Христо Ботев) — futur poète et révolutionnaire national — prononce un discours enflammé appelant à la libération spirituelle et politique du peuple bulgare.
En 1916, la Bulgarie adopte le calendrier grégorien comme le calendrier civil - à la place du calendrier julien. La date liturgique du 11 mai se retrouve alors décalée au 24 mai dans le nouveau calendrier civil.
Depuis, le 24 mai devient la date officielle et laïque, celle de tout le pays.
En 1892, Stoyan Mikhaïlovsky, professeur de français au lycée de Roussé, écrit les paroles d'un hymne en quatorze couplets dédié à Cyrille et Méthode.
En 1901, Panayot Pipkov, professeur de musique à Lovetch, y ajoute une mélodie. Le résultat s'appelle : Върви, народе възродени (« Marche, peuple ressuscité »).
Aujourd'hui encore, c'est cet hymne que des générations entières d'écoliers bulgares chantent chaque 24 mai devant leurs écoles.
Il faudra attendre la chute du régime communiste pour que le 24 mai devienne un jour férié national à part entière.
L'Assemblée nationale bulgare vote sa reconnaissance officielle le 30 mars 1990, puis, à partir du 15 novembre 1990 — date à laquelle le pays abandonne officiellement le nom de « République populaire de Bulgarie » pour celui de « République de Bulgarie » — le 24 mai s'impose comme fête nationale à part entière.
En décembre 2020, le Parlement bulgare vote un changement de nom officiel de la fête pour y intégrer explicitement l'alphabet bulgare, donnant l'intitulé complet que nous connaissons aujourd'hui.
Ce jour-là, toute la Bulgarie se transforme en un immense hommage aux lettres et au savoir.
Voici ce que vous pourrez observer, où que vous soyez dans le pays :
Pour un résident étranger, la question pratique compte autant que l'histoire. Voici l'essentiel :
Oui, le 24 mai est un jour chômé officiel pour l'ensemble des salariés en Bulgarie, en vertu de l'article 154 du Code du travail bulgare. Cela signifie concrètement :
Le Code du travail bulgare prévoit que lorsqu'un jour férié (hors fêtes de Pâques) coïncide avec un samedi ou un dimanche, le premier jour ouvrable suivant devient lui aussi chômé. Le lundi 25 mai 2026 est donc, lui aussi, un jour non travaillé pour la majorité des salariés en Bulgarie.
Si vous avez des démarches administratives prévues ce lundi-là, mieux vaut les anticiper ou les reporter.
Il existe pas en Europe occidentale, d'un pays qui célèbre officiellement et avec une telle ferveur... son propre alphabet.
Ce choix en dit long sur l'histoire bulgare : pendant près de cinq siècles de domination ottomane, la langue et l'écriture bulgares ont été l'un des rares fils qui ont permis à l'identité nationale de survivre.
Célébrer les lettres, ce 24 mai, c'est donc célébrer une forme de résistance culturelle silencieuse, transmise d'enseignant en élève depuis des générations.
Pour un expatrié installé à Sofia, assister à cette journée est sans doute l'une des meilleures façons de comprendre, en une seule matinée, ce qui touche le plus profondément le cœur des Bulgares : leur langue, leur école, et la fierté d'avoir donné au monde slave son écriture.
« Tsar Osvoboditel » (Цар Освободител) signifie littéralement « le Tsar libérateur » en bulgare. C'est le surnom donné à Alexandre II de Russie, tsar de 1855 à 1881.
Ce surnom lui vient de son rôle décisif dans la guerre russo-turque de 1877-1878, à l'issue de laquelle la Bulgarie a obtenu son indépendance après près de cinq siècles de domination ottomane. La Russie impériale, sous son règne, a soutenu militairement la libération des peuples slaves des Balkans, et Alexandre II est resté dans la mémoire bulgare comme le souverain qui a rendu cette libération possible.
C'est pour cette raison qu'on retrouve son nom un peu partout en Bulgarie :
C'est d'ailleurs ce même épisode historique qui donne son nom à un autre jour férié bulgare : le 3 mars, jour de la signature du traité de San Stefano en 1878, célébré comme fête nationale de la Bulgarie (« Jour de la Libération de la Bulgarie du joug ottoman »).
Combien de lettres avait l'alphabet cyrillique du slavon ecclésiastique et combien des lettres comporte actuellement l'alphabet bulgare ?
On peut dire que l'alphabet bulgare actuel est le résultat de plus de mille ans de simplifications successives.
La réponse n'est pas unique, et c'est justement révélateur de l'histoire mouvementée de cet alphabet :
C'est pourquoi vous trouverez, selon les sources bulgares, des chiffres allant de 38 à 46 : cela dépend si l'on parle de l'alphabet « utile » au vieux-bulgare parlé, ou de l'alphabet liturgique complet incluant tous les emprunts grecs.
L'alphabet bulgare moderne compte exactement 30 lettres. C'est le résultat d'un long processus de simplification, en plusieurs étapes bien identifiées.
À l'école littéraire de Tarnovo, le patriarche Euthyme standardise l'orthographe pour l'ensemble du monde orthodoxe slave. C'est aussi à cette époque, sous influence serbe, que deux lettres supplémentaires (Ћ et Џ) entrent dans l'usage bulgare — elles resteront en usage jusqu'au début du XIXe siècle.
Jusque-là, les Bulgares utilisaient une forme de cyrillique « ancienne », héritée du Moyen Âge. Dans les années 1830, sous l'influence de l'imprimerie et de la littérature russes (elles-mêmes issues de la réforme de « l'alphabet civil » lancée par l'impereur Pierre le Grand au début du XVIIIe siècle, qui avait déjà simplifié le cyrillique russe), les intellectuels bulgares du Réveil national adoptent progressivement cette forme modernisée des lettres.
Le Réveil national bulgare (Vazrajdané) est une période de bouillonnement intellectuel intense : plusieurs dizaines de systèmes orthographiques concurrents sont proposés par différents lettrés bulgares, chacun avec son propre nombre de lettres et ses propres règles. C'est finalement l'orthographe dite « drinovienne », du nom de l'historien et linguiste Marin Drinov, qui s'impose progressivement et sera adoptée par la Société littéraire bulgare (ancêtre de l'Académie des sciences).
Après la Libération de 1878, l'État bulgare indépendant codifie pour la première fois une orthographe officielle obligatoire, dite orthographe « ivantchévienne » (du nom du ministre de l'Instruction Todor Ivantchov). L'alphabet y compte alors 32 lettres.
Après le changement de régime de septembre 1944, le nouveau gouvernement décrète en 1945 une nouvelle réforme orthographique, toujours en vigueur aujourd'hui. Elle supprime deux lettres :
ainsi que l'usage du signe dur ъ en fin de mot après une consonne (une convention purement graphique, sans valeur sonore, héritée du vieux-slave).
C'est cette réforme de 1945 qui fixe définitivement l'alphabet bulgare à 30 lettres, tel qu'il est enseigné aujourd'hui dans toutes les écoles du pays.
Sources principales :
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